Face aux défis climatiques croissants, le gouvernement explore une piste financière inédite. L’exécutif envisage de modifier les règles du placement préféré des Français pour mobiliser des fonds massifs destinés à l’adaptation écologique du territoire. Une proposition qui divise déjà le monde économique et soulève des questions sur l’équité fiscale.
Un relèvement pour financer la transition climatique
Monique Barbut, ministre de la Transition écologique, appelle à un “électrochoc” face aux épisodes climatiques extrêmes. Le gouvernement essuie des critiques pour son “inaction” après l’été le plus chaud jamais enregistré en France.
Parmi les mesures étudiées pour le Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC), figure le relèvement du plafond du Livret A. Ce dernier passerait de 22 950 à 30 000 euros, selon les annonces de la ministre.
Cette hausse vise à dégager des ressources supplémentaires pour la Caisse des dépôts (CDC). L’institution pourrait ainsi accorder davantage de prêts de long terme pour des projets d’adaptation climatique. Les nouvelles mesures du PNACC seront présentées d’ici fin septembre, avec un financement prévu sur cinq ans.
La Caisse des Dépôts se félicite, Bercy temporise
La CDC a accueilli favorablement cette proposition, selon Les Echos. L’établissement gère actuellement environ 60% de l’argent placé sur les livrets réglementés (Livret A, LDDS, LEP), soit 406,5 milliards d’euros fin 2025 sur un total de près de 700 milliards d’euros.
Cette manne financière se divise en deux enveloppes : une moitié finance des prêts à taux préférentiels pour des projets d’intérêt général (logement social, service public local), l’autre moitié alimente des investissements sur les marchés (emprunts d’État, actions).
Néanmoins, la proposition n’a pas encore reçu l’aval de Matignon ni de Bercy. La CDC a précisé à l’AFP que le fonds d’épargne reste du ressort du ministre.
Un engagement écologique déjà conséquent
L’institution se dit “déjà fortement mobilisée en faveur de la transformation écologique du pays”. En 2025, elle a accordé 15,7 milliards d’euros de prêts pour des projets contribuant directement à la transformation écologique et énergétique.
Le Fonds d’épargne devrait également financer 60% des 6 nouveaux réacteurs nucléaires EPR2. Le coût de ce programme est estimé à 72,8 milliards d’euros.
Une augmentation modérée au regard de l’inflation
Philippe Crevel, économiste, rappelle l’historique des ajustements : “Dans les décennies d’après-guerre, le plafond du Livret A était régulièrement relevé, notamment afin de tenir compte de l’inflation et de garantir un volume suffisant de ressources pour le financement du logement social. Fixé à 15 000 francs en 1966, il a fait l’objet de nombreuses augmentations dans les années 1970 et 1980. Il atteignait 80 000 francs en 1987, 90 000 francs en 1990 puis 100 000 francs à compter du 1er novembre 1991”.
Le passage à l’euro a transformé le plafond de 100 000 francs en 15 300 euros. François Hollande avait promis de doubler ce montant durant sa campagne présidentielle.
Le plafond est passé de 15 300 à 19 125 euros le 1er octobre 2012 (+25%), puis à 22 950 euros au 1er janvier 2013 (+50% en trois mois). Toutefois, le plafond de 30 600 euros promis par François Hollande n’a jamais été atteint.
Une hausse qui compense à peine l’inflation
Philippe Crevel calcule qu’un passage de 22 950 à 30 000 euros représenterait une hausse de 30,7%. Il analyse : “Depuis 2013, le plafond n’a jamais été indexé sur les prix. Or, selon les données de l’INSEE, l’indice des prix est passé de 83,21 en 2013 à 100 en 2025, soit une augmentation d’un peu plus de 20%. La simple conservation en euros constants du plafond de 2013 aurait conduit à le porter à environ 27 600 euros en 2025. Un plafond de 30 000 euros constituerait donc certes une augmentation réelle mais relativement faible”.
Le plafond du Livret de développement durable (devenu LDDS) avait été doublé à 12 000 euros le 1er octobre 2012.
Les banques montent au créneau
La Fédération française bancaire (FBF) s’oppose fermement au relèvement du plafond. Cette mesure “immobiliserait davantage d’épargne dans des placements liquides et garantis plutôt que dans des placements de long terme dont les entreprises ont besoin”, estime-t-elle.
Le porte-parole du secteur bancaire affirme : “L’enjeu est de créer les conditions économiques pour les entreprises, les ménages et les collectivités d’investir davantage dans la transition. Le relèvement du plafond du Livret A dégraderait ces conditions”.
Les banques s’inquiètent du coût financier de cette hausse. Si la CDC gère 60% des encours du Livret A, LDDS et LEP, le reste est rémunéré directement par les établissements bancaires.
Un coût supérieur aux produits maison
Le taux du Livret A s’élève à 1,7% depuis le 1er août. Le coût des dépôts sur un Livret A pour les banques dépasse la rémunération moyenne de leurs livrets bancaires maison, fixée à 0,75% en juillet selon la Banque de France.
Un avantage fiscal pour les ménages aisés ?
La FBF estime que relever le plafond du Livret A reviendrait à “accroître une dépense publique au bénéfice des détenteurs de Livret A les plus aisés et au détriment de ceux qui investissent pour la transition”.
En 2025, 15% des Livrets A affichaient un encours supérieur au plafond de 22 950 euros, selon la Banque de France. Ces livrets concentrent 47% de l’encours total du Livret A, qui atteignait 447,8 milliards d’euros fin janvier 2026.
Le Livret A bénéficie d’une exonération totale d’impôt sur les intérêts. La Cour des comptes avait déjà critiqué le précédent relèvement du plafond (de 15 300 à 22 950 euros), estimant qu’il avait bénéficié “aux détenteurs de Livret A les plus aisés”.
Une épargne de plus en plus concentrée
Plus récemment, la Cour des comptes a constaté que l’épargne réglementée “se concentre de plus en plus sur les catégories de ménages les plus aisés et les plus âgés”.
Un épargnant peut cumuler le Livret A (22 950 euros) avec un Livret de développement durable et solidaire (12 000 euros), portant le plafond global à près de 35 000 euros.
Un sondage YouGov pour MoneyVox réalisé en avril 2023 a révélé que 67% des Français se montraient favorables à la hausse du plafond à 30 000 euros.
Un manque à gagner fiscal considérable
En 2025, l’encours moyen d’un Livret A s’établissait à 7 554 euros. Les Livret A, LDDS, LEP, livrets jeunes et PEL sont exonérés d’impôt sur le revenu et de cotisations sociales.
Le manque à gagner pour les caisses de l’État lié à cette exonération a frôlé les 5 milliards d’euros en 2025. Selon Philippe Crevel, le relèvement du plafond du Livret A à 30 000 euros “peut potentiellement générer 10 milliards d’euros d’encours supplémentaires”, dont les intérêts ne seraient pas imposés.
À titre de comparaison, les livrets ordinaires des banques sont soumis à la flat tax de 31,4%, composée de 12,8% d’impôt sur le revenu et de 18,6% de cotisations sociales.

